Par Gérard DANAGUEZIAN
gdanaguezian@ethnosonline.com
PEUT-ON ENCORE COMPRENDRE LE CONSOMMATEUR ?
La recherche marketing a pour objectif de comprendre les besoins, les attentes et les appréciations des consommateurs, en vue doptimiser la stratégie et les décisions des entreprises (lancement dun nouveau produit, actions commerciales ou publicitaires...).
Pour assurer cette compréhension, linvestigation se base principalement sur des études quantitatives et qualitatives, dans lesquelles des consommateurs sont interrogés sur leurs opinions, leurs goûts, leurs comportements...
Ces consommateurs sont généralement choisis sur la base de critères signalétiques de manière à représenter lensemble de la population du marché visé. Linterrogation dun tel échantillon représentatif doit permettre de généraliser le résultat obtenu à lensemble de la population.
Validité des échantillons
Du point de vue statistique, le meilleur moyen dobtenir un échantillon vraiment représentatif dune population donnée consiste à effectuer un tirage totalement aléatoire dans lensemble de cette population, en assurant à chacun de ses membres une chance strictement égale dêtre choisi (voir encadré sur la loi des grands nombres). Ce caractère aléatoire de léchantillon correspond à lapproche probabiliste, au coeur de la théorie statistique. Théoriquement, cest seulement dans ce cadre que les notions statistiques usuelles derreur déchantillonnage et dintervalle de confiance sont vraiment applicables et valables.
Dans les faits, limpossibilité technique de mener de tels tirages aléatoires en grandeur réelle a poussé la profession des études à adopter la technique plus empirique des quotas, qui consiste à bâtir léchantillon comme un modèle réduit de la population-mère, vérifiant la même répartition sur un certain nombre de critères (dont la répartition dans la population-mère doit par conséquent être connue au préalable). |
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Ce mode déchantillonnage sest rapidement généralisé en France (pas dans les pays anglo-saxons qui continuent à privilégier les méthodes probabilistes), au point dêtre considéré aujourdhui comme scientifiquement incontestable, alors quil sagit en réalité dun arrangement empirique permettant certes dapprocher la réalité mais dans certaines conditions seulement.
Parmi ces conditions, il en est une essentielle et de bon sens : la validité dun échantillonnage par la méthode des quotas est étroitement liée à limportance des critères choisis au regard des comportements à observer. Ainsi, le choix dune répartition intégrant un quota sur le sexe suppose, a minima, que les réponses qui vont être recueillies sont liées, conditionnées ou influencées par le sexe des personnes interrogées.
Pour admettre la validité de cette règle, imaginez seulement un instant labsurdité de quotas portant sur la couleur des cheveux, linitiale du prénom ou le sexe du facteur ! Ces variables qui nont certainement rien de discriminant au regard des objectifs généralement poursuivis dans les études, nont pas à être utilisées. On a beau avoir la même répartition sur ces critères dans léchantillon et dans la population-mère, le résultat ne voudra absolument rien dire.
Or à force dautomatismes dans le choix des critères, ce genre dévidences a fini par être oublié. Lutilisation de quotas quasiment identiques quel que soit lobjet de létude a fini par simposer et se perpétuer détude en étude et de professionnel à professionnel.
Cette standardisation a été renforcée par la nécessité de disposer en amont de la répartition globale des variables de quotas dans la population-mère, ce qui a fatalement limité le nombre de critères potentiels à ceux disponibles auprès de lInsee suite aux recensements. Aujourdhui, la plupart des chargés détudes utilise, sans trop se poser de questions, les traditionnels quotas sur le sexe, lâge, la profession et éventuellement une variable de localisation géographique.
Or, tant que ces variables étaient significativement corrélées avec les habitudes et les modes de consommation, les résultats obtenus dans les études sur les consommateurs étaient acceptables et permettaient dapprocher la réalité de manière satisfaisante. Malheureusement, la situation a changé, ce qui peut expliquer la difficulté que rencontrent désormais beaucoup détudes à atteindre leurs objectifs et à rendre compte correctement des véritables besoins et attitudes des consommateurs.
Des repères mouvants
Cest un fait, on ne consomme plus aujourdhui comme on le faisait il y a quelques années. Dans des sociétés traversées par des courants contradictoires dindividualisme et duniversalisme et où loffre est de plus en plus pléthorique, le consommateur est moins déterminé dans ses choix et ses attitudes par son statut social, son âge, sa situation familiale, etc. Les critères habituels de catégorisation des individus utilisés dans la méthode des quotas (et notamment la PCS, comme nous le verrons dans ce dossier) sont donc de moins en moins pertinents.
Comme le constate Michael Silverstein, vice président du Boston Consulting Group, « les consommateurs des classes moyennes nhésitent pas à monter en gamme et à déséquilibrer leur budget ». Parallèlement, tous les consommateurs, y compris les plus aisés, peuvent sorienter, pour certains produits, vers des offres low cost. Il nest pas rare de voir aujourdhui des voitures de haut de gamme garées sur les parkings des magasins de hard-discount, ou de trouver des matériels électroniques coûteux dans des foyers de consommateurs à faible pouvoir dachat. Il est facile de constater ce phénomène en observant simplement ses voisins dans le métro, dans un bus ou au bureau. Il est fort probable que beaucoup dentre eux arborent un ou plusieurs articles de marques de luxe : sacs Lancel, Vuitton ou Longchamp, foulards Hermès, montres Rolex ou Cartier, chaussures Gucci ou Dolce & Gabanna, lunettes Chanel, etc. Cest comme si chacun devait avoir sa part de luxe, quitte à la faire voisiner avec des produits communs acquis au prix le plus bas.
Ce constat est développé par le philosophe Gilles Lipovetsky, pour qui la consommation nest plus statutaire mais seulement orientée vers la recherche de sensations et de satisfactions privées. « Un Homo consumericus de troisième type voit le jour, une espèce de turbo-consommateur décalé, mobile, flexible, largement affranchi des anciennes cultures de classe, imprévisible dans ses goûts et ses achats, à l'affût d'expériences émotionnelles et de mieux-être, de qualité de vie et de santé, de marques et d'authenticité, d'immédiateté et de communication ».
La crise de fidélité
Le corollaire de cette quête du bonheur dans la consommation est une infidélité croissante aux marques et aux enseignes. Le consommateur est désormais un « zappeur » qui sautorise à changer de fournisseur au gré des envies du moment, sans se sentir engagé sur la base dune précédente expérience de consommation ayant donné satisfaction.
Les sollicitations croissantes auxquelles il est confronté et les multiples sources de comparaison qui lui sont ouvertes notamment avec lInternet (sites web, forums, blogs...) lui donnent les moyens de comparer et de remettre continuellement sur la sellette ses arbitrages précédents.
Le rapport quasi automatique que lon faisait entre satisfaction et fidélité nest donc plus de mise. Un consommateur satisfait nest pas forcément reconnaissant et peut choisir dêtre infidèle sans culpabilité ni remords. La fidélité, jadis valeur patrimoniale de lentreprise, est désormais une quête permanente auprès de clients de plus en plus exigeants quil faut bien entendu continuer à satisfaire mais quil faut aussi séduire, étonner et convaincre en permanence.
Dans ces conditions, les études de satisfaction des clients, qui représentent aujourdhui une bonne partie de lactivité des professionnels des études, ne suffisent plus à prédire à elles seules le succès des entreprises.
Les contradictions du consommateur
Insaisissable et infidèle, le nouveau consommateur est aussi pétri de contradictions inconscientes ou pleinement assumées.
Certaines proviennent des différences dangles de vue selon la position à partir de laquelle les situations sont analysées (consommateur, travailleur, citoyen, parent...). Ainsi, une même personne peut sélever contre les délocalisations et rechercher dans le même temps des produits à très bas prix, provenant généralement dusines en Chine. Il peut être à la fois opposé à laliénation publicitaire et très attaché aux marques, préoccupé par lavenir de la planète et capable de laisser une fenêtre ouverte en plein hiver sur son lieu de travail ; attaché au commerce de proximité et faisant lessentiel de ses courses en grande surface ; favorable à la culture bio et utilisateur intensif de pesticides et dengrais chimiques dans son jardin...
Le tableau ainsi dressé laisse perplexe. Comment faire désormais pour cerner cette entité mouvante quest le consommateur ? Comment obtenir une information objective lorsque la subjectivité occupe chaque jour une part plus importante ?
Certains comme François Laurent affirment que « Le marketing est né de, et avec, la société de consommation.
Aujourd'hui, c'est avec elle qu'il s'effondre ! ». Dans son ouvrage « Etudes Marketing », il introduit la notion de consumer insight, qui permet d'appréhender les individus dans leur globalité, en tant que citoyens mais aussi consommateurs et d'identifier les tendances émergentes. On assiste aussi, sur le web, à de nombreuses initiatives des opposants au marketing traditionnel. Ainsi, le « Pinko Marketing » ou « We are the market » viennent affirmer que le consommateur passif nexiste plus et que le bouche à oreille communautaire sur le web leur permet désormais de prendre le pouvoir.
Dans le cadre de démarches moins radicales, beaucoup dinstituts revoient de leur côté leurs grilles de lecture du marché en établissant de nouvelles catégorisations et segmentations intégrant les nouvelles caractéristiques du consommateur.
Devant cette nouvelle problématique, les solutions sorganisent donc pour chercher à rendre le chaos intelligible. |