“Segmentation“
fait partie de ces termes fréquents dans l’univers du marketing,
qui font référence à plusieurs notions parfois très différentes.
Avant d’aborder les techniques statistiques de découpage des clients
en groupes homogènes (qui est le sujet qui nous intéresse ici),
il convient de lever quelques ambiguïtés.
La segmentation des marchés
Le mot segmentation est souvent accolé à la notion de marché. On
parle de segments de marchés pour désigner les différents périmètres
sur lesquels opère l’entreprise. Cette segmentation de marché est
réalisée généralement de manière empirique, sur la base de la connaissance
par l’entreprise de son activité et de son environnement. Elle est
issue de la réflexion stratégique d’un responsable ou d’un groupe
de responsables et vise à définir un positionnement et une stratégie
marketing. L’une des approches utilisées consiste à établir une
matrice “produit/marché”, puis à estimer, pour chaque segment ainsi
établi, ses éléments distinctifs, les attraits qu’il offre, les
avantages concurrentiels que l’entreprise pourrait y faire prévaloir,
etc. Cette démarche ne correspond donc pas à des techniques statistiques
particulières.
La
segmentation des clients
Dans
la segmentation des marchés, la notion de clients est bien
sûr présente : les différents marchés
concernent généralement différents types de
clients, avec des profils et des besoins particuliers.
Toutefois, lorsquon parle de segmentation de clients, on pense
davantage au découpage de cette population de clients en
sous-groupes, en utilisant des critères propres à
ces clients plutôt que des critères liés aux
marchés (et donc aux produits). Cest donc une démarche
inverse à la segmentation du marché (sans bien sûr
sy opposer).
Lapproche empirique
Comme la segmentation des marchés, celle des clients est
le plus souvent effectuée de manière empirique, avec
une démarche raisonnée.
Ainsi, beaucoup dentreprises utilisent des critères
perçus comme pertinents, pour définir des segments
de clientèles. Certains critères choisis sapparentent
au découpage de marchés, comme
la segmentation géographique.
Mais le plus fréquemment, les critères de segmentation
empirique des clients sont dordre socio-démographique.
En effet, on considère naturellement que les besoins et les
comportements de consommation des clients sont étroitement
liés avec leur âge, leur sexe, leur profession, leurs
revenus, etc. De plus, ces critères sont factuels et donc
plus facile à obtenir.
Or cette approche présente des risques importants (et croissants).
En effet, on se rend compte et de plus en plus, que les caractéristiques
socio-démographiques ne sappliquent souvent pas. Un
téléphone portable ou une voiture bas de gamme ne
sont pas toujours achetés par les plus pauvres mais aussi
par des personnes plus aisées qui accordent peu dimportance
à la valeur image du produit et privilégient sa valeur
dusage. De même, certains types de vêtements de
marque ou de produits de luxe (alimentaires, technologiques...)
sont achetés par différentes couches de la population.
Dautres modes de segmentation sont donc nécessaires.
Il sagit de la définition des groupes de clients non
pas à partir de ce quils sont mais plutôt de
ce quils font.
La segmentation fondée sur les comportements peut difficilement
faire lobjet dune approche raisonnée car elle
correspond, par définition, à un objet de recherche
et de découverte plutôt quà un thème
de réflexion.
La démarche empirique est donc fatalement limitée.
Elle ne peut, de toutes les manières, quêtre
ponctuelle alors quune segmentation se doit de vivre dans
le temps en sadaptant très régulièrement
à lenvironnement.
L’approche
statistique
Nous allons maintenant
nous intéresser à la démarche statistique permettant
de répondre à lobjectif de segmentation.
Or on se trouve, là aussi, devant une ambiguïté
: la technique statistique de segmentation existe et
correspond bien à une méthode de découpage
dune population en plusieurs segments. Toutefois, comme nous
allons le voir ci-dessous, ce vocable ne couvre quune seule
méthode de découpage de la population parmi dautres
et qui nest dailleurs pas celle qui se rapproche le
plus de ce quon en attend dans notre contexte.
Lalgorithme de segmentation
La segmentation opère un découpage de léchantillon
sur un critère unique quil faut spécifier en
amont. Il peut sagir de la rentabilité, du renouvellement
de lachat, ou de tout autre critère que lon cherche
à expliquer.
Lalgorithme de segmentation cherche alors à classer
les variables explicatives que lon prend en compte dans lanalyse,
en fonction de leur pouvoir discriminant par rapport à cette
variable à expliquer.
Schématiquement, la méthode fonctionne de la manière
suivante :
On commence par choisir la variable que lon souhaite expliquer
(produit acheté, par exemple) et les variables susceptibles
dentrer en jeu (variables signalétiques, par exemple).
Lalgorithme de segmentation calcule la répartition
des individus sur la variable à expliquer (dans notre exemple,
le nombre de personnes ayant acheté chacun des produits).
Chaque variable explicative est testée : lalgorithme
divise léchantillon global en plusieurs échantillons
correspondant aux modalités de la variable explicative si
elle est qualitative ou à différentes tranches si
elle est numérique. La répartition des individus sur
la variable à expliquer est recalculée pour chacun
des sous-échantillons. La variable permettant la répartition
la plus différenciée est sélectionnée
comme premier indicateur.
Le processus est ensuite reconduit sur chacun des sous-échantillons
issus de ce découpage.
Le résultat final sexprime sous la forme dun
arbre de décision. Cet arbre permet de prédire le
comportement de nimporte quel individu nouveau (pour lequel
les variables explicatives sont connues), par rapport aux différentes
modalités de la variable à expliquer.
Comme on peut le constater, et malgré la puissance et lintérêt
de cette méthode, le résultat ne correspond pas tout
à fait à la notion de segmentation telle quon
lentend de manière opérationnelle.
L analyse typologique
La typologie correspond également à une méthode
de découpage déchantillons. Comme on va le voir,
son fonctionnement et ses résultats se rapprochent davantage
de ce que lon attend généralement lorsquon
parle de segmentation.
Contrairement à la segmentation qui privilégie une
seule variable à expliquer, la typologie prend en compte
toutes les variables choisies pour lanalyse, sur le même
plan.
Ces variables sont utilisées pour découper le groupe
dindividus initial en sous-groupes aussi différents
que possibles les uns des autres et avec des individus aussi semblables
que possibles à lintérieur de chacun des groupes,
ce qui est exactement ce que lon recherche lorsquon
évoque ordinairement la notion de segmentation.
Schématiquement, lalgorithme de la typologie fonctionne
de la manière suivante :
Lutilisateur indique le nombre de groupes quil souhaite
obtenir et choisit les variables qui doivent participer à
la composition de ces groupes. Généralement, les variables
utilisées sont numériques (même si les algorithmes
peuvent, en théorie, prendre en compte des variables qualitatives,
en partant dun tableau de similarité au lieu dutiliser
les valeurs des variables).
Lalgorithme commence par effectuer un tirage aléatoire
dun individu pour chacun des groupes à constituer.
Ces individus sont considérés comme étant les
centres provisoires des classes à constituer.
Lalgorithme sintéresse ensuite à chacun
des autres individus quil rattache au centre de la classe
dont il est le plus proche. Larrivée dun individu
dans chaque classe modifie le centre (qui est donc mobile) et permet
au fur et à mesure, daffiner les groupes.
Lalgorithme continue à affecter puis à réaffecter
les individus aux différents groupes, jusquà
ce quil ny ait plus de réaffectation possible.
Cet algorithme a des variantes qui interviennent notamment lors
du processus de sélection des individus initiaux. Ainsi,
la méthode des nuées dynamiques remplace
lindividu initial sélectionné aléatoirement
pour chaque groupe par un noyau de plusieurs individus.
En réduisant ainsi les biais possibles, la qualité
de lanalyse est améliorée.
Quelle que soit lalgorithme utilisé, lanalyse
typologique fournit au final, un tableau indiquant le nombre dindividus
présents dans chaque classe et la variance interne à
chaque classe. Cette variance intra-classe renseigne sur lhomogénéïté
du groupe ainsi obtenu. La somme des différentes variances
intra-classe donne une indication de la pertinence du découpage
obtenu.
lhomogénéïté du groupe ainsi obtenu.
La somme des différentes variances intra-classe donne une
indication de la pertinence du découpage obtenu.
La
démarche opérationnelle
Comme
on vient de le voir, la typologie permet de découper ses
clients en plusieurs segments homogènes sur un certain nombre
de critères.
Cest donc cette technique statistique que nous vous conseillons
de choisir lorsque vous cherchez à déterminer vos
segments de clients.
Quelles variables choisir ?
Généralement, on sattend à ce que les
segments que lon obtient puissent être décrits
de manière claire dans des termes comme : Les clients
du segment 1 sont des jeunes actifs, de CSP +, avec enfants. Ils
fréquentent notre magasin une fois par semaine, généralement
le soir et ont un panier moyen de 100 Euros.
Le néophyte qui part de ce type de description pour réaliser
sa segmentation (ou plutôt sa typologie) aura tendance à
vouloir intégrer, dans les critères de calcul, lâge,
la CSP, le nombre denfants, la fréquentation, le moment
de la visite et le panier moyen.
Plus généralement, étant donné quon
peut chercher à décrire le comportement des segments
pour toutes les variables disponibles dans les fichiers, on naurait
quà les sélectionner toutes dans lanalyse.
Ce nest bien sûr pas comme cela que lon procède.
Il est conseillé de sélectionner au départ
un petit nombre de variable importantes, censées caractériser
globalement le client. Il sagit généralement
de variables numériques caractérisant limportance
du client pour la société : volume dachat sur
une période, moyenne par achat, potentiel, etc.
On peut aussi y adjoindre des éléments liés
à des niveaux de satisfaction.
Comment
choisir une typologie ?
Il faut savoir que lalgorithme de typologie naboutit
généralement pas, sil est lancé plusieurs
fois, à un résultat identique. Le regroupement opéré
dépend du choix des individus initiaux, même si les
algorithmes de calcul cherchent à réduire les écarts
et à aboutir à des résultats stables.
Généralement, les logiciels évolués,
comme STATMania par exemple, permettent denchaîner
plusieurs typologies pour sarrêter sur celle qui semble
la plus pertinente.
Le choix sopère sur deux éléments : la
comparaison de la somme des variances intra-classe déjà
évoqué mais aussi, la logique opérationnelle
des classes obtenues, qui doit être appréciée
par lhomme de marketing.
Comment caractériser
les groupes ?
A lissue du calcul dune typologie, on obtient généralement
pour chaque groupe les valeurs moyennes (et dautres indices
statistiques) pour les différents critères qui ont
été sélectionnés dans le calcul.
Cette première caractérisation permet de nommer les
groupes. On peut ainsi étiquetter les Gros acheteurs,
les Poids morts, etc.
Un second niveau de caractérisation est obtenu en croisant
les groupes par les autres variables disponibles. Il peut sagir
notamment de variables qualitatives et signalétiques.
On peut ainsi déterminer le profil de chaque groupe et arriver
à une description du type de celle évoquée
plus haut, concernant le choix des variables.
Pérenniser
lapproche
La segmentation
est un processus dynamique. Les besoins et comportements des clients
évoluent.
Il est donc utile de chercher, dès la première démarche
de segmentation, à se donner les moyens de reproduire cette
démarche très régulièrement (une fois
par an, par exemple), à défaut de pouvoir lautomatiser
complètement.
Une exploitation
pas toujours évidente...
La nécessité
de segmenter ses clients est souvent perçue comme une évidence
qui na pas besoin dêtre expliquée ou discutée.
On segmente pour mieux cibler les clients. On suppose que si lon
a identifié des groupes de clients homogènes, on améliorera
tout naturellement les performances commerciales. Or léquation
cibler = vendre plus a des limites.
La première réside dans la difficulté de mise
en oeuvre de la segmentation elle-même : le processus de préparation
de données pertinentes est long et fastidieux ; les méthodes
statistiques ne sont pas toujours faciles à appréhender
et à mettre en oeuvre ; les résultats sont parfois
difficiles à interpréter et à généraliser.
Cela transforme parfois loutil que constitue la segmentation
en une fin en soi, un objectif à atteindre. Cest dautant
plus vrai que la segmentation est un concept dynamique et évolutif
ce qui accroît encore la complexité de la tâche
en nécessitant une adaptation et des efforts permanents.
Une autre difficulté réside dans le dilemme auquel
est confronté lhomme de marketing devant les segments
homogènes quil a constitués : généralement,
la segmentation met en évidence un groupe (parfois plus)
beaucoup plus intéressant(s) que les autres (forte rentabilité,
forte croissance...). Inversement, plusieurs groupes semblent moins
intéressants. La question qui se pose est de savoir si lon
doit adopter une stratégie de concentration des efforts sur
le segment vedette ou si, au contraire, on doit mettre en oeuvre
une stratégie multi-segments avec des approches différenciées
et ciblées. Dans le premier cas, le risque est de réduire
considérablement sa base dacheteurs potentiels et dhypothéquer
lavenir. Dans le deuxième cas, on peut se heurter à
des problèmes de moyens humains ou matériels et à
une complexification de la démarche marketing.
Cette problématique fait penser à la matrice BCG danalyse
stratégique des marchés qui, en croisant la part de
marché relative de chaque produit de lentreprise avec
le taux de croissance du marché concerné, permet de
distinguer 4 segments : les vedettes, les vaches à lait (PDM
forte et croissance faible), les dilemmes (PDM faible et croissance
forte) et les poids morts. Les préconisations stratégiques
issues de cette matrice et dont on peut sinspirer, consistent
à maintenir les vaches à laits sans y investir trop
de ressources, de porter ses efforts sur la consolidation des vedettes
mais aussi des dilemmes puis de rentabiliser au maximum les poids
morts avant de les abandonner (sauf si des perspectives de développement
se profilent).
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