Dimanche
21 avril 2002. 20h00. Les premières estimations pour le 1er
tour des élections présidentielles, livrées
sur les chaînes de télévisions par les grands
instituts de sondage, s'affichent sur nos écrans.
L'exercice, désormais bien rodé, est suivi des premiers
commentaires et analyses, qui stigmatisent immanquablement les erreurs
des sondeurs, coupables d'avoir sous-estimé tel candidat,
ou, d'avoir intoxiqué les électeurs avec des fausses
prévisions.
La polémique peut ensuite enfler et se prolonger dans la
presse, prompte à mettre les sondages au pilori après
en avoir rempli ses colonnes pendant plusieurs mois, tenant en haleine
les politiques de tout bord et l'opinion publique, jusqu'à
éclipser parfois les programmes des candidats.
Ce rituel est installé à présent depuis plusieurs
élections. Et il est vrai qu'il ne cesse d'être alimenté
par les erreurs importantes commises par les sondages, à
chaque échéance : municipales de 2001 avec la «vague
rose», législatives de 1997 avec la droite donnée
gagnante, présidentielles de 1995 avec Jacques Chirac considéré
comme hors course.
Alors, que penser des sondages politiques ? Les méthodes
utilisées sont-elles scientifiques ? Comment expliquer alors
les erreurs dans l'estimation des intentions de vote ?
Un
peu dhistoire
Avant d'aborder la méthode des sondages, intéressons-nous
un peu à leur genèse.
Les sondages politiques naissent vraiment en 1936, à l'occasion
de l'élection présidentielle américaine. Roosevelt,
président depuis 1932, se présente pour un second
mandat contre London.
La presse américaine affirme que London va gagner, après
avoir eu recours, comme à l'habitude depuis le début
du 19ème siècle, à ce que l'on appelle les
«straw votes» (votes de paille). Cette technique consiste,
pour les journaux, à demander à leurs lecteurs de
renvoyer un coupon mentionnant leur choix.
Ainsi, le Literary Digest reçoit près de 2 millions
de réponses qui pronostiquent la victoire de London. De son
côté, Georges Gallup, qui vient de créer en
1935 l'un des premiers instituts de sondages, pronostique la victoire
de Roosevelt, en interrogeant un échantillon représentatif
de 4.000 personnes seulement. L'élection lui donne raison.
Dès 1938, Jean Stoetzel, créateur de l'IFOP (Institut
Français de l'Opinion Publique) importe cette technique en
France et la désigne par le mot «sondage», à
consonance scientifique.
Mais c'est en 1965 seulement que les instituts de sondage réalisent
pour la première fois une estimation de vote le soir de l'élection
présidentielle. Les Français découvrent à
20 heures, que le Général de Gaulle est mis en ballottage
par François Mitterand.
Cette date marque l'entrée en force des sondages dans le
paysage politique français.
La nouveauté cette année est que ces sondages vont
pouvoir être publiés, y compris dans la semaine précédent
les élections (jusqu'au vendredi minuit). En effet, la loi
de 1977 qui interdisait toute publication pendant la semaine précédant
les élections a été mise à mal par les
nouvelles technologies de la communication. On se rappelle tous
du sondage sur le second tour des élections présidentielles
de 1995 publié dans la semaine de l'élection sur le
site internet de «La tribune de Genève». De même,
les sites de la presse française ont placé, lors des
législatives de 1997, des liens vers des sites étrangers
présentant les derniers sondages pré-électoraux.
Dans un arrêt de septembre 2001, la Cour de Cassation a jugé
que la loi de 1977 était contraire à la Convention
européenne des droits de l'Homme, au nom du droit à
l'information. Le Parlement en a tiré les conclusions, en
légalisant, le 7 février dernier la publication des
sondages jusqu'au vendredi minuit précédant l'élection.
Comment
sont-ils réalisés ?
La méthode d'échantillonnage
La théorie des sondages est basée sur la notion mathématique
de probabilités. Elle part du postulat que l'on peut connaître
l'opinion d'une population donnée en observant l'opinion
d'un petit sous-ensemble de celle-ci, à condition que cet
échantillon possède les mêmes caractéristiques
que l'ensemble de la population.
Les sondages politiques s'appuient généralement, pour
la constitution de l'échantillon à interroger, sur
la méthode des quotas.
Cette méthode est moins fiable que la méthode théorique
du tirage aléatoire. Elle est utilisée pour des impératifs
de délais de réalisation et de coûts.
La méthode des quotas consiste à choisir un échantillon
qui a la même répartition que la population française,
sur plusieurs critères signalétiques.
La taille des échantillons utilisés pour ces sondages
est, généralement, denviron 1.000 personnes.
Il est à noter que cette même taille d'échantillon
est également utilisée très souvent aux Etats-Unis,
qui ont pourtant une population de 270 Millions de personnes.
Cela s'explique
par le fait que la fiabilité des chiffres obtenus dépend
très peu de la taille de la population mère et beaucoup
plus de la valeur absolue de la taille de l'échantillon.
Ainsi, il faudrait également interroger 1.000 personnes en
Belgique ou à Monaco, pour disposer du même niveau
de fiabilité.
Notons qu'il existe un autre critère très important
pour l'estimation de la fiabilité des résultats :
la répartition des réponses. En effet, une répartition
de 50-50 implique une marge d'erreur bien plus importante qu'une
répartition 80-20, pour une taille d'échantillon donnée.
Notons qu'en théorie, l'utilisation de la méthode
des quotas ne permet pas de calculer de manière scientifique
une marge d'erreur pour le sondage effectué. Mais en pratique,
on considère que cette marge d'erreur est comparable à
celle des sondages réalisés avec un tirage aléatoire.
Les marges d'erreurs des valeurs obtenues sont calculées
à un niveau de confiance donné (généralement
95%). Ainsi, pour 1.000 personnes interrogées, l'erreur est
de +/-3,1%, au seuil de confiance de 95%, pour une réponse
donnée par 50% des sondés.
Concrètement, cela signifie qu'il y a 95% de chances que
si l'on interroge l'ensemble de la population, la proportion de
personnes qui donneront cette réponse se situera entre 46,9%
et 53,1% de la population.
La formule de calcul de la marge d'erreur à 95% est la suivante
:
où p est le pourcentage de réponse et n l'échantillon.
Le tableau suivant
fournit quelques marges d'erreurs au niveau de confiance de 95%.

Il montre notamment qu'il faut doubler un échantillon de
1.000 personnes pour affiner les résultats de moins de 1%
seulement !
Le terrain
d'enquête
Aujourd'hui, la plupart des sondages d'intention de vote sont réalisés
par téléphone et non plus, comme c'était le
cas il y a quelques années encore, en face à face.
Sur les 6 grands instituts intervenant dans le domaine, un seul
(BVA) continue à réaliser ses sondages politiques
en face à face, au domicile des personnes interrogées.
L'utilisation du support téléphonique ne représente
plus de biais étant donné que le taux d'équipement
des ménages est suffisant pour assurer une bonne représentativité
de la population globale.
De plus, il permet d'obtenir des résultats beaucoup plus
rapides et évite de se heurter à des obstacles d'accès
au domicile des personnes (digicodes, quartiers difficiles
)
L'enquête téléphonique permet également
de contrôler plus facilement la qualité du recueil
: en effet, il suffit d'écouter les enquêteurs et de
surveiller leur travail, alors que les enquêtes sur le terrain
sont plus difficiles à contrôler (certaines personnes
refusant de communiquer leurs coordonnées pour être
recontactées).
Enfin, les systèmes CATI (Computer Assisted Telephone Interviews)
utilisés facilitent beaucoup l'administration du questionnaire
en assurant la gestion automatique des cheminements dans les questions.
Ils permettent également d'arriver plus facilement, en fin
de campagne, à adresser rapidement un grand nombre d'individus
pour ne retenir que ceux qui correspondent aux quotas à atteindre.
Le redressement
des résultats
Avant de pouvoir être publiés, les intentions de vote
recueillies doivent obligatoirement faire l'objet de redressements
et de corrections.
En effet, dans ce domaine plus que dans d'autres, les répondants
ont tendance à tricher avec la réalité et à
ne pas exprimer avec franchise leurs choix. C'est le cas notamment
des partisans des mouvements extrêmes et des abstentionnistes
(dont une bonne partie n'avouera pas son intention de ne pas aller
voter).
Pour pouvoir effectuer les rectifications nécessaires, les
sondeurs demandent généralement aux personnes interrogées
d'indiquer le vote qu'ils ont effectué lors de précédentes
échéances. Certains candidats comme Jean-Marie Le
Pen obtiennent un score déclaratif inférieur à
leur score effectif : si 10% des personnes interrogées indiquent
qu'elles ont voté pour lui aux précédentes
élections alors que son score était de 15%, les intentions
de vote pour l'élection à venir sont redressées
dans ces proportions.
Mais comme on peut l'imaginer, ces redressements ont des limites,
notamment en ce qui concerne les candidats atypiques, nayant
pas un historique permettant de faire ce type d'extrapolations (J.P.
Chevènement, par exemple).
Pourquoi leur arrive-t-il de se tromper ?
Les erreurs dans la communication des résultats
Avant d'aborder les erreurs liées à la technique même
des sondages, commençons par pointer un élément
qui renforce la méfiance vis-à-vis des sondages :
la présentation inexacte des résultats par les hommes
politiques qui les citent et les journalistes qui les présentent.
Ces derniers préfèrent dailleurs se charger
de communiquer les résultats de manière claire et
animée, plutôt que de confier cette tâche à
des sondeurs souvent techniques, précautionneux et finalement
ennuyeux.
Le manque de rigueur dans l'énoncé des résultats
s'exprime de plusieurs
manières :
- les questions
posées sont souvent mal retranscrites, alors que l'on sait
très bien que les chiffres donnés ne valent que pour
la question posée. Ainsi, lorsque l'on demande aux Français
s'ils ont une bonne opinion d'une personnalité, cela ne signifie
pas que ceux qui répondent positivement vont voter pour cette
personnalité, son parti ou sa tendance politique.
- la mauvaise
maîtrise de la notion même de pourcentage se traduit
par des raccourcis surprenants : on additionne des pourcentages
qui portent sur des bases différentes ; on compare également
des évolutions sur des éléments non comparables.
C'est ainsi qu'on arrive à dire que l'on a gagné des
électeurs d'un suffrage à l'autre alors qu'en valeur
absolue, le recul est très important. Inversement, lorsqu'il
s'agit de mentionner un nombre d'électeurs, on applique le
pourcentage de votants sur l'ensemble de la population, pour obtenir
des valeurs marquantes (10% de votes ne représentent pas
6 millions de bulletins de vote).
-enfin, très
peu de précautions sont prises dans l'énoncé
des chiffres. Certains pourcentages sont donnés avec jusqu'à
deux chiffres après la virgule, ce qui est complètement
ridicule lorsque l'on sait que la marge d'erreur se situe au minimum
à 2% sur un échantillon de 1000 personnes.
Les biais
méthodologiques
Pour être valable, un sondage politique doit être mené
avec beaucoup de rigueur, à tous les stades : définition
de questions claires et précises, constitution de l'échantillon,
formulation des questions, saisie des réponses, retraitements
et redressements.
Or des erreurs peuvent s'insérer à chacune de ces
étapes, d'autant plus que toutes ces opérations sont
réalisées très souvent dans des délais
extrêmement courts, sous la pression des évènements
et des commanditaires.
En supposant que toutes les précautions ont été
prises pour éviter les erreurs de base, il est des biais
plus difficiles à éviter.
Les plus importants sont liés au choix de l'échantillon.
En effet, la méthode des quotas qui est utilisée pour
choisir l'échantillon peut être mise en uvre
avec plus ou moins de finesse.
Les critères utilisés sont nécessairement peu
nombreux, notamment pour des raisons de coût et de simplification.
Généralement, on utilise l'âge, le sexe, la
catégorie socio-professionnelle, la catégorie d'agglomération
et la région. Pourtant, d'autres critères tel le niveau
d'études, le statut marital ou la présence d'enfants
sont déterminants dans le comportement de vote.
Par ailleurs, les critères utilisés peuvent eux-mêmes
se heurter à une réalité plus complexe.
Ainsi, la CSP «Inactifs» qui regroupe quasiment le tiers
de la population française est souvent traitée en
bloc. Or on retrouve dans cette catégorie des populations
très diverses (femmes au foyer, jeunes sans emploi, retraités).
Et même lorsque ces sous-catégories sont prises en
compte séparément, il est difficile de gérer
des paramètres encore plus fins mais très déterminants
dans les intentions de votes, telle l'ancienne profession des retraités,
par exemple.
Toujours concernant le respect de la représentativité
de l'échantillon, on constate qu'un nombre croissant de personnes
refusent de répondre aux enquêtes téléphoniques,
surtout lorsqu'il s'agit de questions aussi engageantes que celles
des sondages politiques. Les populations qui répondent le
plus volontiers ont souvent un niveau détude supérieur
et portent de lintérêt à la vie politique.
Les abstentionnistes, jeunes et autres blasés de la politique
se retrouvent donc sous-représentés.
Tout cela fait que les quotas sont plus difficiles à atteindre
et que la tendance devient forte, d'utiliser la méthode du
redressement d'échantillons pour effectuer les rattrapages
nécessaires, (avec un risque d'erreur d'autant plus important
que le redressement affecte des coefficients forts à certaines
catégories peu interrogées).
A ces biais habituels s'ajoutent de nouvelles difficultés,
auxquelles les instituts de sondages vont devoir répondre
dans les années à venir pour assurer la fiabilité
de leurs résultats. Ainsi, si le téléphone,
média privilégié pour les sondages d'opinion,
assure actuellement une représentativité satisfaisante,
un phénomène nouveau suscite quelques interrogations
: la multiplication des téléphones portables. En effet,
de plus en plus de Français se désabonnent de leur
ligne fixe au profit de numéros mobiles. Or il n'existe pas
aujourd'hui un annuaire exhaustif des téléphones mobiles.
En outre, il est plus difficile d'administrer une enquête
sur mobile que sur une ligne fixe.
Des électeurs
«mobiles»
Il est également une tendance qui inquiète beaucoup
les sondeurs et qui pourrait, si elle se poursuivait dans les prochaines
années, achever de dé-crédibiliser les sondages
politiques.
Il sagit de la volatilité de lélectorat
et du nombre dindécis qui atteignent des niveaux inquiétants.
A deux semaines du premier tour, il y avait encore 40% dindécis
ou de personnes susceptibles de changer davis. Et on estime
que plus de 20% des votants vont finalement se décider dans
lisoloir.
A cela sajoute le nombre record des candidats, et la disparition
du clivage gauche-droite qui permettait des reports prévisibles
entre les deux tours.
Comment arriver dans ces conditions à donner de manière
fiable des estimations, surtout lorsque lélection se
joue à 1 ou 0,5 points décart ?
Même si lon comprend bien cette difficulté, ni
les hommes politiques, ni les journalistes, ni lopinion publique
ne pardonneront aux sondages de sêtre trompés.
Car ces sondages sont devenus aujourdhui les véritables
oracles de notre société moderne et les sondeurs des
sorciers capables par on ne sait quel pouvoir occulte, de prédire
notre avenir.
Cette sur-confiance et les déceptions qui découlent
des erreurs répétées dans le champ politique,
risquent de provoquer la mise en question générale
de la fiabilité des études et du travail quotidien
des 350 instituts détudes hexagonaux.
Cest à se demander si les grands instituts qui utilisent
ces sondages politiques comme un outil de notoriété,
ne feraient pas mieux de sorganiser pour en limiter lutilisation
et mieux communiquer sur leurs objectifs et leurs limites.
Les sondages
politiques, avant tout un outil de notoriété pour
les instituts.
Les sondages
politiques sont pratiqués en France principalement par six
grands instituts : Bva, CSA-TMO, Ifop, Ipsos, Louis Harris et TN
Sofres.
Cette activité représente avant tout un instrument
de notoriété pour ces instituts, qui leur permet de
se faire mieux connaître de leur cible d'entreprises, à
l'occasion de la publication de leurs résultats et des partenariats
nouées avec la presse et les stations de radio et de télévision
pour les émissions politiques et les soirées électorales.
Ainsi, en 2000, les sondages politiques n'ont contribué qu'à
environ 3% au chiffre d'affaires d'IPSOS France et à 9% à
celui de BVA.
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