En 2000,
le Syntec annonçait encore une croissance à 2 chiffres du marché
français des études marketing (de l'ordre de 13%). Le dynamisme
de ce secteur, évalué à 1 milliard d'euros, et employant en France
6.300 collaborateurs, témoignait du «rôle croissant joué par les
études dans les processus d’aide à la décision des entreprises».
Les instituts d’études ont bénéficié de la forte croissance de l’économie
qui a suscité des besoins importants en matière de recherche marketing,
notamment dans les grands comptes. La nouvelle économie leur a également
ouvert de nouveaux débouchés auprès des grandes firmes sur-cotées
du secteur des NTIC et auprès des start-up lancées avec des capitaux
confortables et des besoins réels ou supposés d’études en tous genres.
Les dirigeants du secteur se sont eux-mêmes mis à rêver d’expansion
rapide et de valorisations mirifiques. Les grands instituts ont
multiplié les fusions-acquisitions en France et dans le monde entier
(jusqu’en Chine !). Le secteur français des études s’est fortement
concentré à cette occasion autour d’une poignée de grosses structures.
Un net ralentissement
Aujourd'hui, le contraste avec ces années glorieuses est
saisissant. Daprès létude annuelle dEsomar,
le marché mondial des études a enregistré en
2001 une hausse de 2,8%, ce qui représente le moins bon résultat
depuis de très nombreuses années.
En France, la croissance du secteur a été divisée
par 3 en 2001 par rapport à 2000, si lon se réfère
aux seuls résultats des 100 premiers instituts. Le marasme
na fait que saccentuer en 2002. Signe révélateur,
lun des plus grands instituts français a changé
de mains en plein mois daoût 2002, sans tambour ni trompette.
Il est dirigé maintenant par une équipe jeune et dynamique
qui avait revendu quelque temps auparavant son institut de province
de taille moyenne à un autre gros du secteur !
En cette fin dannée, la plupart des dirigeants du secteur,
hormis ceux des grands instituts, sattendent à boucler
un exercice 2002 médiocre en terme dactivité
et très mauvais en terme de rentabilité.
Les clients ressentent dailleurs nettement ces appréhensions
qui se manifestent par une agitation commerciale certaine. Ainsi,
la directrice des études dune grande enseigne de distribution
constate quelle navait jamais été autant
démarchée par les instituts détudes que
depuis début 2002.
Un environnement
morose
Bien entendu, le secteur des études nest pas le seul
à connaître une situation dégradée. Les
événements tragiques du 11 septembre 2001, ont marqué
un tournant majeur notamment pour les activités de service
et de conseil, très sensibles à la conjoncture économique.
En effet, avec la dégradation de la situation économique
internationale, de nombreuses entreprises grandes ou petites ont
vu seffondrer leur valorisation boursière et leurs
perspectives de croissance.
Beaucoup dentre elles se sont recentrées sur leur mode
de fonctionnement interne, la réorganisation de leurs effectifs
et les stratégies à mettre en oeuvre pour préserver
leur chiffre d'affaires. Les prestations de conseil et les études
sont alors passées au second plan et ont fait les frais des
réductions de budgets.
Un marché
en surcapacité
Jusqu'en 2001, le contexte économique et les perspectives
du marché des Etudes ont favorisé la multiplication
des cabinets et instituts. Parallèlement, la concentration
du secteur qui avait démarré dans les années
90 sest poursuivie encore en 2001, pour aboutir aujourdhui
à un marché où sopposent quelques très
grosses compagnies et beaucoup de petites structures. Les sociétés
de taille intermédiaire, déjà peu nombreuses,
ont été le plus souvent absorbées.
Dans la frénésie qui a accompagné la période
de croissance, tous, petits et grands, ont consenti dimportants
investissements pour pouvoir mieux répondre à une
demande pléthorique et multiforme.
En conséquence, le ralentissement a abouti aujourdhui
à une surcapacité générale en termes
de production détudes (par exemple en nombre de positions
CATI).
Le rôle
croissant des acheteurs
Cette profusion sest conjuguée avec un autre phénomène
: lintervention croissante des services achats des grands
comptes et des administrations publiques dans la sélection
des prestataires détudes.
Dans le marché actuel, les acheteurs qui font leur travail
habituel, cherchent à avoir les prix les plus serrés.
Les appels doffres se généralisent, standardisant
et banalisant les prestations demandées et les réponses
attendues avec, pour principal point de mire, le critère
du prix. Le renouvellement régulier des budgets saccompagne
de nouvelles pressions sur les prix, resserrant encore des marges
de plus en plus minces.
Ce système dappels doffres a une autre conséquence
fâcheuse liée au regroupement de prestations dans la
même demande. Le même appel doffre peut inclure
des études de types très différentes, nécessitant
des compétences variées. Il sagit également,
de plus en plus fréquemment, de proposer des interventions
simultanées dans plusieurs pays ou régions.
De ce fait, limportance des moyens nécessaires écarte
automatiquement les petites sociétés, qui ne peuvent
concourir raisonnablement au marché ou qui sont rapidement
éliminées au profit des quelques grands groupes capables
de prendre en charge de manière globale des prestations couvrant
de tels périmètres.
Une crédibilité
en recul
Dans ce contexte difficile, les prestataires détudes
sont également confrontés à une méfiance
croissante vis-à-vis de leurs méthodes, dont le caractère
scientifique semble de moins en moins bien établi.
Cest probablement dû à la nature même des
éléments manipulés, que le bons sens ne peut
pas toujours se résoudre à catégoriser en sappuyant
sur les concepts finalement assez méconnus de la théorie
statistique (surtout lorsque les résultats viennent à
lencontre des attentes).
Mais il est vrai aussi que dans ce domaine dactivité,
les dérives entraînant des biais sont monnaie courante
:
léchantillonage est très souvent un point faible
dans le processus détude. La difficulté dapplication
des concepts théoriques de tirage aléatoire ont entraîné
(surtout en France) la généralisation de léchantillonage
selon la méthode empirique des quotas. Cette méthode
est aujourdhui utilisée par les chargés détudes
de manière quasi-mécanique, avec sélection
sur les critères âge, sexe et CSP. Or ces critères
ne sont pas toujours les plus pertinents au regard de lobjet
de létude.
La qualité des terrains nest pas toujours à
la hauteur des affirmations des directeurs détudes.
Il est en effet fréquent de rencontrer des enquêteurs
mal briefés, mal encadrés ou peu consciencieux. Ceci
est dautant plus grave que la méthode des quotas évoquée
ci-dessus exige une grande rigueur dans le choix des personnes à
interroger (même en fin de quotas !).
Le traitement et lanalyse des informations collectées
laissent aussi parfois à désirer. Dans un domaine
où lurgence est reine et les contraintes économiques
fortes, les chargés détudes nont pas toujours
le temps ou ne cherchent tout simplement pas à affiner lexploitation
des données, se contentant dappliquer de manière
répétitive les mêmes calculs, en en oubliant
les bases théoriques et les précautions demploi
(sans parler des redressements exagérés voire de convenance
que lon rencontre encore trop souvent).
Enfin, la difficulté à traduire les résultats
des études en informations digérables
par des clients à la recherche déléments
factuels et sans ambiguïtés pousse les instituts à
simplifier les résultats tout en cherchant à les présenter
comme des valeurs incontestables (à la virgule près
et sans réserves ou mentions de marges derreur). La
plupart finissent dailleurs par croire eux-mêmes à
la véracité absolue de leurs analyses et prédictions,
oubliant quen la matière, la prudence et la modestie
doivent être de mise.
Toutes ces dérives qui sont ignorées ou ne sont plus
considérées comme telles par les professionnels des
études en raison de leur institutionnalisation,
sont devenues des éléments structurels du marché.
Mais il est aujourdhui un phénomène qui met
en lumière, en lamplifiant, la fragilité des
méthodes et démarches utilisées. Il sagit
des sondages politiques qui se trompent très régulièrement
depuis plusieurs années (cf dans ce numéro le compte
rendu de la table ronde organisée par la Société
Française de Statistiques).
Censés être des outils de notoriété et
de communication pour les grands instituts détudes
(dont ils ne représentent quune part infime du CA),
ces sondages se retournent contre lensemble de la profession.
Ceux qui doutaient de la qualité des études et des
méthodes utilisées sont confortés dans leur
scepticisme. Ceux qui prenaient chaque pourcentage pour argent comptant
sont troublés.
Paradoxalement, cette situation accroît encore lavantage
de ces grands instituts déjà privilégiés
par le système des appels doffres, puisquelle
pousse les acheteurs à réclamer de plus en plus de
garanties en termes de qualité et de processus. Ces garanties
se traduisent par des certifications coûteuses et difficile
à mettre en oeuvre par les petites structures. Même
celles qui fournissent un travail de qualité bien supérieure
à leurs homologues certifiés sont écartées
par le système. Le doute profite ainsi à ceux qui
lont le plus répandu !
Ainsi, dans un marché morose ou loffre est importante
et où lévolution de la demande privilégie
les plus gros, les petits doivent faire le choix de la qualité
et de limagination en attendant que les acheteurs finissent
par sen rendre compte et que la conjoncture économique
saméliore. Bon courage !
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